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26 décembre 2009 6 26 /12 /décembre /2009 16:02
Un roman court mais très intense, au style sublime.

Publié en 1927, La Confusion des Sentiments est le deuxième récit de Zweig que je lis (après Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, qui m'a aussi beaucoup marqué, et dont je parlerai probablement sous peu).


confusion-des-sentiments.jpg

Je dois avouer que j'ai eu du mal à entrer dans ce livre. Le début, qui sert à présenter le narrateur m'a paru un peu ennuyeux au premier abord. Ainsi, il nous montre un professeur de 60 ans, qui vient de recevoir un livre d'hommage de la part de ses étudiants, livre faisant office de biographie. Mais voilà...dans cet ouvrage censé regrouper le parcours complet du professeur manque l'homme à qui il doit tout :

"Tout y est vrai, seul y manque l'essentiel. Il me décrit, mais sans parvenir jusqu'à mon être. Il parle de moi sans révéler ce que je suis."

Alors on replonge dans la jeunesse de ce professeur, qui va nous emmener à la rencontre de l'homme qui va devenir son mentor.
A Berlin, le jeune homme, Roland, mène une vie dissipée. Inscrit à l'université, il ne se passionne guère pour les cours...

"Lors de mon premier, et bref, passage dans un amphithéâtre, l'atmosphère viciée, l'exposé monotone comme celui d'un pasteur et en même temps ampoulé, m'accablèrent déjà d'une telle lassitude que je dus faire effort pour ne pas m'endormir sur le banc. C'était là encore l'école à laquelle je croyais avoir heureusement échappé, c'était la salle de classe que je retrouvais là, avec sa chaire surélevée et avec les puérilités d'une critique faite de vétilles : malgré moi, il me semblait que c'était du sable qui coulait hors des lèves à peine ouvertes du "Conseiller Honoraire" qui professait là - tant étaient usées et monotones les paroles ressassées d'un cours, qui s'égrenaient dans l'air épais. Le soupçon, déjà sensible au temps de l'école, d'être tombé dans une morgue pour cadavres de l'esprit, où des mains indifférentes s'agitaient autour des morts en les disséquant, se renouvelait odieusement dans ce laboratoire où l'alexandrinisme devenu depuis longtemps une antiquaille."

Oh oui, il semble bien que Roland n'était guère passionné par ses débuts à l'université de Berlin, dans lequel il fait l'expérience de la liberté. Un jour cependant, son père arrive à Berlin sans le prévenir... Le changement s'annonce. Roland prend conscience de son comportement  ; sans que son père ouvre la bouche, la honte le saisit. Il part alors dans une université reculée d'Allemagne, pour son deuxième semestre, bien décidé à se remettre à étudier sérieusement et rattraper son retard. Voici le passage où le jeune héros entend pour la première fois celui qui va devenir son mentor faire cours :

" Jamais je n'avais vu pareille chose, un discours qui était tout extase, un exposé passionné comme un phénomène élémentaire, et ce qu'il y avait là d'inattendu pour moi m'obligea tout à coup à m'avancer. Sans savoir pourquoi je bougeais, hypnotiquement attiré par une puissance qui était plus forte que la simple curiosité, d'un pas automatique comme celui des somnambules, je me trouvai poussé comme par magie vers ce cercle étroit : inconsciemment, je fus soudain à dix pouces de l'orateur et au milieu des autres, qui de leur côté étaient trop fascinés pour m'apercevoir, moi ou n'importe quoi. J'étais emporté par le flot du discours, entraîné par son jaillissement, sans même savoir quelle en était l'origine : sans doute l'un des étudiants avait-il célébré Shakespeare comme un phénomène météorique, et alors cet homme, au milieu d'eux, mettait toute son âme à montrer que ce poète n'était que l'expression la plus puissante, le témoignage spirituel de toute une génération, - l'expression sensible d'une époque devenue passionnée. "

Voici un passage sur l'ambiguïté des sentiments, la "confusion des sentiments" du personnage principal :

" Ce chaud et froid, cette alternance d'affabilité cordiale et de rebuffades déplaisantes troublait complètement mes sentiments trop vifs, qui désiraient ... Non, jamais je n'aurais pu formuler nettement ce qu'à vrai dire je désirais, ce à quoi j'aspirais, ce que je réclamais, ce à quoi visaient mes efforts, quelle marque d'intérêt j'espérais obtenir par mon enthousiaste dévouement. Car, lorsqu'une passion amoureuse, même très pure, est tournée vers une femme, elle aspire malgré tout inconsciemment à un accomplissement charnel : dans la possession physique, la nature inventive lui présente une forme d'union accomplie ; mais une passion de l'esprit, surgissant entre deux hommes, à quelle réalisation va-t-elle prétendre, elle qui est irréalisable ? Sans répit elle tourne autour de la personne adorée, flambant toujours d'une nouvelle extase et jamais calmée par un don suprême. Son flux est incessant, et pourtant jamais elle ne peut se donner libre cours, éternellement insatisfaite, comme l'est toujours l'esprit. "

J'aime aussi beaucoup les passages où Zweig parle de Shakespeare et son époque via la voix du vieux professeur. On sent le feu de la passion qui l'anime lorsqu'il en parle, son enthousiasme, l'envie de convaincre et de transmettre ses connaissances, d'en découvrir plus sur cette période et son côté exceptionnel, extraordinaire de cette époque élizabethaine.


Un livre que je recommande à tous !

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Published by Artemis - dans Lire - lire - lire
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commentaires

Catgirl 04/01/2010 19:59


bonsoir Artémis,

ce livre est dans ma pile des livres de noel, parmi d'autres, bien nombreux !!!

je le lirais donc avec plaisir !

bonne année à toi


Artemis 04/01/2010 21:18


Merci !

L'avantage de ce livre, c'est qu'il n'est pas très long ! ;) Je l'ai trouvé très intense, très prenant... J'espère que tu viendras me dire ce que tu en as pensé quand tu l'auras lu ...

Je te souhaite également une merveilleuse année 2010 !


Cachou 27/12/2009 10:29


J'ai beaucoup aimé ce livre, très intense dans sa seconde partie, et qui parle d'une chose que l'on tait beaucoup, une sorte d'érotisme de l'apprentissage, quand la fascination pour le professeur
ne trouve d'expression et est alors rapproché du sentiment amoureux. Sur le même sujet - mais pas que - je te conseille fortement le film "History Boys".


Artemis 04/01/2010 09:47


J'ai eu l'occasion de voir ce film. J'aimerai maintenant lire la pièce de théatre d'Alan Bennett dont History Boys est tiré. Oui, le sujet est comparable, mais traité différemment...
J'ai préféré le livre de Zweig... je n'arrive pas à décrire pourquoi, mais il est d'une intensité incroyable...